Voici une sélection de dix classiques de la littérature de science-fiction comme porte d’entrée du genre. Pourquoi dix ? Et pourquoi ceux-là ?

Dix parce que c’est un chiffre rond. Rond comme la Terre et tout autre objet massif qui transite dans notre univers. Seuls les plus petits parviennent à s’extirper de cette contrainte de forme. Comme toute liste, celle-ci est le produit d’un choix nécessairement subjectif. On pourra ainsi me reprocher d’avoir « omis » un cycle d’Isaac Asimov, le « Dune » de Frank Herbert ou un roman de Jules Verne. Pour autant, ces dix livres, le recueil de nouvelles de Philip K. Dick mis à part, constituent indiscutablement des classiques de la littérature de science-fiction. Un genre, apparu à la fin du XIXe siècle avec « Frankestein ou le Prométhée moderne » de Mary Shelley, qui n’a pas toujours eu bonne presse dans notre pays. Les critiques et les intellectuels lui préfèrent ou font mine de lui préférer la littérature blanche. Pourtant, il n’est pas interdit de penser que « 1984 » de George Orwell trône au Panthéon des monuments littéraires du XXe siècle. Il n’est pas non plus défendu de croire que Barjavel ou Ray Bradbury mériteraient de figurer en bonne place parmi les auteurs suggérés au programme des écoles de la République.

Classés par date de parution, voici dix livres qui, pour des raisons différentes, pourraient (si ce n’est déjà le cas) faire de vous un nouvel adepte d’un « genre » qui n’a rien de mineur. Vous ne les avez pas encore lus ? Alors, filez chez votre libraire !

 

1898

« LA GUERRE DES MONDES » H.G. Wells

Depuis la planète Mars, de puissants canons envoient, au sud de Londres, d’étranges cylindres d’acier. Les terriens, au départ curieux, constatent rapidement que ces projectiles contiennent d’affreuses et gigantesques machines de métal et de chair, des tripodes. Désormais, ces monstres vont, au moyen d’un puissant rayon ardent, exterminer tout ce qui s’apparente de près ou de loin à un être humain. Un jeune astronome qui tente d’échapper au massacre programmé par ces ennemis venus d’un autre monde, raconte sa version de l’apocalypse.

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Herbert George Wells, dit H.G. Wells est une figure majeure de la littérature anglaise de l’ère victorienne finissante et de la première moitié du XXe siècle. Selon le romancier Brian Aldiss il fut « le Shakespeare de la science-fiction« . Ainsi, bien qu’il ait abordé des genres très différents, ce sont ses romans de SF que l’on retient aujourd’hui.

Et c’est entre 1895 et 1899 qu’il va produire ses oeuvres les plus emblématiques « La machine à explorer le temps », « L’île du Dr Moreau », « L’homme invisible » et bien sûr « La guerre des mondes » qui prolonge la réflexion sur la fin de l’humanité abordée dans « La machine à explorer le temps ». Et d’une certaine manière, cette histoire n’est pas tant un récit de science-fiction, qu’une chronique d’une déchéance annoncée par l’avènement de la société industrielle et une critique des massacres commis au nom de la colonisation. Ce livre ne cessera de fasciner les lecteurs, mais aussi les intellectuels comme Orson Welles qui, en 1938, parvint à créer un petit vent de panique aux États-Unis en adaptant pour la radio cette invasion martienne destructrice.

Lorsque l’on découvre ce livre, il faut garder à l’esprit sa date de publication : fin du XIXe siècle, au coeur de l’époque victorienne. En effet, ce roman s’adresse au départ à des lecteurs britanniques pétris d’orgueil et de certitudes. Les envahisseurs sont évidemment bien plus évolués que nous, bien qu’ils soient nos proches voisins puisqu’ils viennent de la planète Mars grâce au tir d’un puissant canon (à la différence de Jules Verne, H.G. Wells n’envisageait pas encore les voyages spatiaux). Toutefois, ils ne viennent pas nous rendre une visite de courtoisie, mais nous anéantir. Cette vision de l’étranger, au sens large du terme puisqu’il s’agit ici de l’habitant d’une autre planète, se perpétuera. Encore aujourd’hui, le monde scientifique reste divisé sur cette question. Si des êtres intelligents venant d’un autre système entraient en contact avec nous, seraient-ils hostiles ou amicaux ?

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De mon point de vue, répondre à cette question relève de l’anthropomorphisme. Autrement dit, prêter à des animaux, ici à des extraterrestres, des sentiments humains. En envoyant dans l’espace intersidéral la sonde Voyager 1 qui porte un message symbolique de l’humanité (notre position, nos langages, notre apparence…) en 1977, la communauté scientifique a en partie répondu. Et je crois aussi que si des êtres intelligents étaient en capacité de parvenir jusqu’à nous, ce que la théorie de la relativité d’Einstein rend inenvisageable, c’est qu’ils auraient, depuis longtemps, dépassé nos stupides prédispositions guerrières. Et en tout état de cause, il est probable que nous n’en sachions jamais rien.

H.G. Wells choisit de raconter son histoire au travers de deux témoins. Deux frères qui ne se croiseront pourtant jamais durant le récit. Le premier se servant des souvenirs du second pour enrichir sa version. Cela fonctionne, notamment lors de la description de la fuite erratique des Londoniens qui, effrayés et dépourvus de tous repères, en viennent à se comporter comme des animaux. Aussi, lorsque le héros rentre dans une capitale dévastée et vidée de tous ses habitants. L’action, quant à elle, se déroule sur un mois durant lequel le courage et surtout la chance permettent à quelques individus de survivre.

Sur la forme, on est dans du très classique. Passé simple. Longues descriptions. Sentiments de classe. Bref, une écriture typique de cette époque. Malgré tout, les moments où le héros s’interroge sur le devenir de l’espère humaine ne sont pas dénués d’émotion. L’ensemble donne un roman équilibré et novateur (pour l’époque). Cette lecture est un passage obligé pour qui veut s’intéresser à la SF, comme le fut la lune dans le lent processus qui conduira l’homme de la Terre à l’espace lointain…

 

1932

« LE MEILLEUR DES MONDES » Aldous Huxley

L’histoire débute à Londres dans un futur incertain puisque l’histoire n’y est plus enseignée et que le système de datation fait désormais référence au créateur-dirigeant de cette société « idéale » : FORD. Les bébés sont créés artificiellement et conditionnés dès leur naissance au fonctionnement par castes. Toute l’humanité est soumise à un système de règles très strictes et conditionnée à perpétuer cet ordre établi. Toute ? Non, car quelques hommes subsistent libres, échappant à toute forme de conditionnement, à l’état sauvage. L’un d’eux va pénétrer à l’intérieur de ce monde « idéal ». C’est ce choc des cultures qu’Aldous Huxley nous raconte.

Avec « 1984 » de George Orwell, il s’agit de l’autre grand roman dystopique du XXe siècle. Mais à la différence d’Orwell, Aldous Huxley ne fait pas intervenir un « Big Brother » pour expliquer que les gens seront dépossédés de leur autonomie, de leur maturité, de leur histoire. Il croit que les gens en viendront à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui détruisent leur capacité de penser. Ainsi si Orwell craignait que ce que nous haïssons nous détruise, Huxley à l’inverse redoutait que cette destruction nous vienne plutôt de ce que nous aimons.

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Écrit après la grave crise économique traversée par la Grande-Bretagne dans les années 20, Huxley (du moins dans les interviews et les articles le concernant de cette période) prônait un retour à l’autoritarisme et à l’ordre pour contourner les difficultés sociales, politiques et économiques que traversait son pays. C’est dans cet état d’esprit qu’il a rédigé « Le meilleur des mondes ». Et je crois que beaucoup de lecteurs et critiques tardifs ont, à la lumière de l’évolution de nos sociétés, éclairé ce roman sous un jour nouveau et prêté à l’auteur des sentiments qu’il ne partageait pas nécessairement. Ainsi, le frère d’Aldous, Julian Huxley, biologiste britannique, fut un des théoriciens de l’eugénisme. Et ironie du sort, c’est lui qui inventa le concept de transhumanisme, dont l’un des plus fervents partisans, Nick Bostrom, un philosophe et scientifique suédois qui enseigne à Oxford, envisage dans son ouvrage la «superintelligence», la sélection à grande échelle d’embryons humains dans le but de favoriser des cerveaux humains plus performants comme modèle à des machines plus performantes. À ce sujet, je vous encourage à lire mon article « Le mythe de la Singularité. » 

Cette dystopie (ou contre-utopie) comme on l’analyse aujourd’hui, prend donc aujourd’hui un sens que son auteur ne soupçonnait peut-être pas à l’époque. Et ce qui n’était qu’une vue de l’esprit, une réflexion sur l’autorité, le libre arbitre brouillé par le « soma » cette drogue que les habitants de ce monde avalent pour oublier, un modèle honni de société, pourrait, dans un futur pas si éloigné, se confondre avec la réalité. En effet, comment ne pas évoquer, en cette fin d’année 2018, le fait que la Chine annonce la naissance des premiers bébés génétiquement modifiés. Officiellement pour trouver une solution au virus du SIDA. Serions-nous pris pour des imbéciles ?

Le livre est troublant davantage par son propos que par son écriture. C’est une oeuvre fondatrice de la science-fiction qui aborda avec une clairvoyance peu commune nombre des thèmes qui devinrent fétiches pour les auteurs d’après-guerre. La fin du « Meilleur des mondes » reste énigmatique et ouvre le champ aux interprétations de toutes sortes. À noter qu’Aldous Huxley n’abandonna pas ce thème, puisqu’il publia en 1958 « Le retour du meilleur des mondes ».

 

1948

« LE MONDE DES Ā » A.E. Van Vogt

Un homme, Gilbert Gosseyn (dérivé du terme anglais « Go Sane » qui signifie sain d’esprit) évolue dans une société située dans un futur proche et dirigée par une élite possédant des conceptions philosophiques évoluées, que l’on appelle non-A (non aristotéliciennes). Les postes sont régulièrement remis en jeu par l’intermédiaire d’un concours organisé par une gigantesque machine, qui teste les candidats. Gilbert Gosseyn est refoulé et se rend compte qu’il n’est pas celui qu’il croyait être. Pire, il peut changer de corps tout en gardant sa « conscience » assimilée à sa mémoire. Il comprend qu’il dispose de capacités hors normes qu’il devra utiliser pour vaincre ses ennemis qui veulent le faire disparaître et détruire ce monde.

Ā ou non-A désigne un système de pensée non-aristotélicien et non-newtonien comme le rappelle l’auteur dans sa postface. Le monde des non-A est un court roman qui initie le cycle du Ā, une trilogie qui outre ce livre comprend « Les joueurs du Ā » et « La fin du Ā ».

Ce premier tome porte sur l’identité et ce qui la définit :                                                              

– Notre corps ? Celui du héros, Gilbert Gosseyn, ne cesse de changer, de se « métamorphoser ».
– Notre esprit ? Est-il caractérisé par notre mémoire du temps qui passe, des évènements vécus, des rencontres qui jalonnent notre existence ?
– Notre rapport aux autres ? Et quelle part de vérité doit-on attribuer à ce qu’ils nous disent ou ressentent ?

Par extension, il s’agit d’un roman sur la vérité qui, pour un homme borné par son système nerveux, apparaît comme parcellaire, limitée dans la perception que chacun peut en avoir. Un homme découvre qu’il n’est pas ce qu’il croyait être et va se lancer dans une quête, parsemée de rebondissements et de métamorphoses, à la recherche de son identité. Accessoirement, il va tenter de sauver le monde.

Ce livre remporta en son temps, début des années 50, un grand succès en France et participa à la démocratisation d’un genre qui ne s’est depuis lors pas démentie. Alfred Elton Van Vogt, le seul canadien de ce classement, privilégie l’action et les interactions entre les personnages pour faire progresser son récit. Il ne lâche pas le lecteur, qui n’a comme point d’accroche qu’un bonhomme qui se demande constamment qui il est et s’interroge sur la réalité qui l’entoure. L’expérience est intrigante. Extrêmement novatrice pour l’époque. Ce roman connaîtra à l’époque un grand succès en France. Par contre, et c’est le gros point noir du livre, la traduction de Boris Vian est de mauvaise qualité. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui a empêché de nombreux auteurs de science-fiction du début du XXe siècle d’obtenir davantage de reconnaissance auprès des critiques. Depuis, la qualité et le nombre de traducteurs se sont accrus et certains classiques de la SF, comme « 1984 », font l’objet de nouvelles traductions.

 

1949

« 1984 » George Orwell

Winston Smith vit en Grande Bretagne, trente ans après une guerre nucléaire entre l’Est et l’Ouest. En 1984, cette région du monde désormais nommée l’Océania est en guerre permanente avec deux autres super-régions : l’Eurasia et l’Estasia. Winston Smith réside et travaille à Londres, employé du Parti Extérieur, la caste intermédiaire, au ministère de la Vérité. Big Brother, le Chef du Parti, omnipotent et omniscient, surveille tout et tout le monde par l’intermédiaire d’écrans et d’espions. Winston Smith, qui a acheté un livre interdit et décide de transgresser une autre règle en rédigeant un journal intime, va rencontrer l’amour et finalement être happé par cet état totalitaire auquel rien ne peut échapper.

« 1984 » est un livre difficile. Cette difficulté n’est pas liée au style qui reste toujours, même dans les pires moments, simple, élégant et précis. Dans certains passages, malgré la douleur, la noirceur et le désespoir les larmes nous viennent tant les mots nous paraissent évidents, profonds. Justes. Cette difficulté n’est pas non plus liée à la narration, qui glisse comme une feuille emportée par une brise de début d’automne. Ce n’est pas davantage la chute, car on pressent, on comprend ce qu’il adviendra. Dès les premiers mots. Et pourtant l’on suit jusqu’au bout le vol de cette fine masse organique qui s’élève, tournoie ou s’abaisse au gré des courants. Ce qui rend ce livre difficile, c’est ce qu’il est. Plus exactement ce qu’il dit de nous-mêmes. Ce qu’il nous renvoie. Il est presque impossible, en tous les cas je n’y suis pas parvenu, d’échapper à l’emprise de cette intrigue, ne devrais-je pas dire à l’emprise de ce parti qui, au travers du corps de ce petit homme anodin, Winston Smith, nous entraîne au coeur de nos angoisses les plus profondes. Les plus intimes.

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Et cette force qu’exerce le récit sur nous est si puissante, qu’il devient nécessaire, vital même, de trouver un moyen d’y échapper. Comme Winston. Et si « 1984 » n’était qu’un miroir ? Je ne parle pas de son caractère visionnaire, plutôt d’un reflet déformé de ce nos pires instincts. De nos désirs les plus vils. Sa structure spéculaire apparaît d’autant plus évidente, qu’elle transpire à de multiples reprises dans le récit. Tout d’abord sous la forme de ces slogans oxymoriques « La vérité c’est le mensonge » ou encore « La liberté c’est l’esclavage » énoncés par le parti comme des mantras ultimes. Également dans la fameuse « double pensée », cet artifice de l’esprit qui permet à l’homme, du moins aux membres orthodoxes du parti, d’écarter toutes idées subversives par autosuggestion inconsciente. Enfin, comment ne pas évoquer cette fameuse scène de l’épilogue ou Winston (re)découvre son image.

D’une certaine manière, « 1984 » est l’exact opposé de tout ce à quoi nous sommes attachés en ce monde. Tout ce qui intuitivement, logiquement, nous paraît juste, honnête et souhaitable. Et c’est probablement pour cela que l’on qualifie aujourd’hui ce livre, comme d’autres (« Le meilleur des mondes », « Fahrenheit 451 », etc.) de contre-utopie ou plus exactement de dystopie. Et si l’utopie reste un horizon inatteignable, il en va de même, mais à l’inverse, pour la dystopie. Ces reflets contraires abondent dans les récits et les mythologies, le ciel et l’enfer, le yin et le yang et j’en passe. On n’échappe pas à ce que nous sommes. Ceux qui en doutent peuvent à loisir choisir leur époque et leur continent. Seconde guerre mondiale, dictatures communistes ou fascistes, génocide rwandais, extermination des Indiens d’Amérique… À l’inverse, il y a ma fille que je serrais ce matin dans mes bras en pensant à Winston Smith. Il y a les perles d’aurore qui envahissent les étangs au lever du jour. Il y a ce couple qui se retrouve sous le chêne du parc voisin. Vingt ans après. Il y a cette jeune fille qui murmure en grattant les cordes de sa guitare. Cet élan figé dans la neige, à l’écoute du vent. Il y a cet homme, sur le parvis d’une prison, qui redécouvre la liberté.

george_orwell_press_photoGeorge Orwell, né Eric Arthur Blair, à Motihari en Inde, haïssait la misère. L’exclusion. L’injustice. Le totalitarisme de droite comme de gauche. Il était socialiste, mais un socialiste viscéralement attaché à la liberté. Au point d’être prêt à mourir, comme au côté des Républicains lors de la Guerre d’Espagne, pour la défendre. Il est aisé d’extraire un mot, un slogan, un paragraphe et de se l’approprier. Pour éluder l’évidence ou soutenir ses intérêts. Que l’on soit de droite, comme de gauche. Ainsi, George Orwell fut instrumentalisé par la droite (et même l’extrême droite), comme par la gauche. Ce livre n’appartient à personne. Il appartient à tout le monde. Il doit être vu et surtout lu comme un outil de réflexion. Il ne dit pas ce qu’il adviendra. Il dit ce que nous sommes. Des êtres incertains hésitants sans cesse entre le meilleur et le pire. Car George Orwell avait au moins un postulat en tête à l’écriture de ce monument, nous sommes des êtres libres. Des êtres conscients et responsables de nos choix et de nos actes.

Je ne me suis pas plongé dans la nouvelle traduction de l’ouvrage. La première version est hautement recommandable. « 1984 » est un livre classé dans la catégorie science-fiction, mais il est inclassable et devrait, si tant est qu’il soit nécessaire de choisir, trôner au milieu du rayon littérature générale. Il y a peu de livres, et c’est un euphémisme, susceptibles de mêler avec autant de grâce et de justesse la forme et le fond. C’est à cela que l’on reconnaît une oeuvre littéraire. « 1984 » en est une. Parmi les plus grandes  !

 

1950

« CRISTAL QUI SONGE » Théodore Sturgeon

Enfant trouvé, le jeune héros, Horty Bluett est renvoyé de l’école à l’âge de 8 ans parce qu’il mange des fourmis en cachette. Horty s’enfuit de sa famille d’accueil, où il est maltraité par son beau-père, avec Junky, son diable à ressort. Il est recueilli par des forains membre d’un cirque ambulant. À sa tête, un médecin qui hait l’humanité, Pierre Ganneval, surnommé « le Cannibale », lequel collectionne des cristaux capable de rêver, de penser et de souffrir… Une grande fable humaniste sur la tolérance et l’identité.

Avec ce roman, on est à la frontière entre le fantastique et la science-fiction. Et même si l’auteur parvient à maintenir le suspense pratiquement jusqu’au terme de l’histoire, on comprend très tôt que l’intrigue déroulée sous nos yeux ne concernera qu’un nombre réduit de personnages vivants sur Terre, à notre époque (l’époque n’a en fait aucune importance). Car le thème de ce roman n’est pas d’anticiper le futur, plutôt de réfléchir à la notion d’identité.

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Qu’est-ce qui nous définit en tant qu’être humain ? Notre apparence ? Notre affiliation par la naissance (nous savons aujourd’hui qu’une part très réduite de nos gênes appartient à l’homme de Neandertal) à l’espèce humaine ? Nos choix, ce que nous accomplissons ?

Pour répondre à ces questions, Théodore Sturgeon choisit le monde du cirque. Un univers peuplé de monstres, d’êtres difformes, rejetés parce qu’ils sont en décalage par rapport à une norme fixée par le plus grand nombre. Et pour dérouler son intrigue, il accompagne le difficile parcours d’un enfant, atypique et brimé par ses parents adoptifs, de la fuite de son domicile jusqu’à l’âge adulte. Un relation triangulaire et ambiguë se noue entre Horty, Zena qui l’a pris sous sa coupe lors de son arrivée dans la troupe et l’inquiétant Ganneval. Les cristaux, sans que l’on comprenne tout de suite pourquoi, semblent être la clé du mystérieux lien qui relie ces personnages entre eux.

Théodore Sturgeon parvient, grâce à des personnages forts décrits avec sensibilité et précision, à nous embarquer dans un monde étrange et fascinant. Il sème, avec aisance, de fausses pistes, mais dénoue toujours l’intrigue de manière didactique. Il ne cherche pas à perdre le lecteur, plutôt à le dépouiller lentement de ses certitudes. Qu’il admette, peu à peu, que la vérité d’un homme ne tient pas tant dans ce qu’il paraît être, qu’à ce qu’il est au travers de ses choix, de ses actes.

 

1953

« FAHRENHEIT 451 » Ray Bradbury

« Quand Hitler brûlait un livre, je le ressentais, pardonnez-moi, aussi vivement que s’il tuait un homme, car livre et homme sont de la même chair. » Ray Bradbury dans une introduction à l’édition de 1966.

the_house_of_leaves_-_burning_4« Fahrenheit 451 » est l’histoire d’une révolte. de la prise de conscience d’un pompier nommé Montag, casque numéro 451, qui n’est d’abord que le bon petit soldat d’un État où les soldats du feu interviennent non pour éteindre des incendies, mais pour les allumer. Au retour d’une mission, Montag croise le chemin d’une jeune fille, Clarisse, qui lui demande s’il est heureux. La question le surprend, puis le bouleverse. Le ver est dans le fruit.

Il revoit Clarisse qui raconte le plaisir qu’elle ressent à marcher sous la pluie. Elle sait qu’elle n’est pas comme les autres. Dans un monde abruti ou toute pensée est devenue obsolète et suspecte, le voilà « contaminé » lui aussi. Et lors de l’intervention suivante, il ouvre un livre « Le temps s’est endormi dans le soleil de l’après-midi » et le ramène chez lui. La suite n’est qu’une longue fuite en avant pour tenter d’échapper à ce monde totalitaire qui déverse sur ses sujets un flux de divertissements générateurs d’amnésie. Toute ressemblance avec une société existante serait-elle purement fortuite ?

Rédigé au tout début des années 1950, « Fahrenheit 451 » (232 degrés Celsius) correspond à la température à partir de laquelle un livre s’enflamme. Il est publié en plein maccarthysme. Ce n’est évidemment pas un hasard. Et s’il n’était pas qu’un écrivain de science-fiction, avec un style plus proche de la prose poétique que de celui d’un conteur brutal comme Philip K. Dick, Ray Bradbury avait un incontestable talent de visionnaire dans sa description d’un monde ou l’information a supplanté la pensée et où travail et divertissement se partagent le temps.

À 32 ans, Ray Bradbury a probablement accouché de son chef-d’oeuvre que nous ne cessons de redécouvrir. Et si les autodafés pratiqués par les nazis ont inspiré l’auteur, les sources de l’oeuvre sont multiples. Ray Bradbury « habita » très jeune les bibliothèques et c’est dans celle de l’Ucla qu’il écrit en 1959 la première version du roman qui n’est encore qu’une nouvelle. La novella « Le pompier » sera publiée en février 1951 par le magazine Galaxy. Il doublera la longueur de son texte en neuf jours pour Ballantine, son nouvel éditeur qui lui réclamait un roman.

Aujourd’hui, dans nos sociétés du moins, les livres ne sont plus menacés par les autodafés. Pourtant, c’est à une autre forme de silence que l’on réduit la culture. Elle est étouffée par les nouveaux démons évoqués (invoqués ?) par Ray Bradbury dans son livre : les populistes en politique, les chantres du divertissement dans les médias, les injonctions (publicité, prescripteurs, modes, etc.) partout qui participent, insidieusement, au démembrement des consciences. Que « Fahrenheit 451 » s’achève par quelques hommes autour d’un feu renvoie à cette idée que le salut, s’il est encore possible, réside en un retour à ce qui constitua durant des millénaires l’essence de l’humain : la liberté, l’humilité, la simplicité, la fraternité et, d’une certaine manière, le silence devant la beauté.

 

1952 – 1954

« UN VAISSEAU FABULEUX » Philip  K. Dick

Philip K. Dick a écrit des nouvelles. Au kilomètre. Et ce serait une erreur grossière de passer à côté. D’une part parce que ces histoires, toutes très différentes, sont de petites perles narratives. D’autre part, parce que la quasi-totalité des auteurs de science-fiction a débuté par l’écriture de nouvelles. Se contenter des romans, c’est oublier une grande partie du travail de ces écrivains. D’ailleurs, si en France l’on privilégie les romans, de l’autre côte de l’Atlantique les recueils de nouvelles ont toute leur place au sein des librairies de quartier. À titre personnel, je considère que l’écriture d’une nouvelle est le plus sûr moyen d’accéder à l’expression littéraire. Si l’on se révèle incapable d’écrire une histoire courte, qui, figée par les contraintes, stimule l’imagination, alors il y a peu de chance que l’on puisse produire un roman de qualité.

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« Un vaisseau fabuleux » n’est pas un livre de ce fascinant auteur américain dépressif, angoissé et accro aux amphétamines qui stimulaient sa créativité. Mais l’un des très nombreux recueils de nouvelles constitués après sa mort, en 1982. L’homme fit d’ailleurs plusieurs séjours en clinique psychiatrique. Ce n’est donc pas pour rien qu’il s’amusait à triturer la frontière entre l’humain et le non-humain comme dans « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques » qui inspira le « Blade Runner » de Ridley Scott ou la frontière entre réel et virtuel comme dans « Ubik » qui inspira des réalisateurs comme Christopher Nolan dans « Inception ». Le recueil « Un vaisseau fabuleux » est édité par Gallimard dans la collection folio SF. Il regroupe 12 nouvelles publiées dans des journaux et des magazines entre 1952 et 1954. Il existe l’intégrale des nouvelles de Philip K. Dick en deux volumes, mais ce sont des pavés très chers et presque introuvables.

Il y a quelques mois, au cours de l’émission « Vos livres et vous » de la chaîne LCP, Sylvain Tesson, grand écrivain voyageur, évoquait deux de ses livres de chevet : « Les fleurs du mal » de Baudelaire et Les nouvelles de Philip K. Dick. Écrivain qu’il qualifiait de visionnaire. Il reste, encore aujourd’hui, une source d’influence pour de très nombreux cinéastes (plusieurs de ses romans furent adaptés au cinéma), écrivains et artistes qui se questionnent sur la nature du monde qui les entoure. Et pour achever de vous convaincre de l’importance du bonhomme dans la littérature américaine et mondiale, sachez que Philip K. Dick est le premier et l’unique auteur de science-fiction publié au sein de la prestigieuse collection classique de la Library of America, équivalent américain de La Pléiade.

Ces douze nouvelles, écrites au début de sa carrière, sont comme douze clés pour aborder l’univers singulier de Philip K. Dick. On voyage dans le temps, surtout dans l’espace et l’on aborde des sujets aussi divers que la réalité, la conscience, la culpabilité… Du charme désuet de la nouvelle « Le canon » à l’étrange histoire qui a donné son nom au recueil, Philip K. Dick surprend, fascine et captive à chaque page.

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Les nouvelles de ce recueil sont contrastées, mais Philip K. Dick, qui n’est pas le plus flamboyant des auteurs de SF, trouve toujours une issue au moyen d’une narration rythmée et surprenante. Il ne s’embarrasse jamais d’un préambule et rarement d’une chute. Il entame le plus souvent ses nouvelles par un dialogue au coeur de l’action et pour terminer, il coupe net, comme un boucher dans un quartier de viande. Il n’a pas non plus le souci du réalisme ou de la vérité scientifique. Il balance des êtres vivants sur à peu près toutes les planètes du système solaire et se sert de ce postulat comme prétexte à ses intrigues. Pour autant, Philip K. Dick, avec ses histoires courtes et cette impression fugace de ne pas y toucher, parvient à aborder avec brio des sujets aussi majeurs que la réalité, la vie, la conscience… Alors, pourquoi se priver ?

 

1963

« LA PLANÈTE DES SINGES » Pierre Boulle

Un manuscrit enfermé dans une bouteille est retrouvé dans l’espace par Jinn et Phyllis, un couple en voyage spatial. Il raconte l’histoire de trois hommes, un savant, le professeur Antelle, un physicien, Arthur Levain et un journaliste, le narrateur, Ulysse Mérou qui visitent une planète à proximité de l’étoile géante Bételgeuse. Sur cette planète, tout est inversé par rapport à leur planète d’origine, la Terre. Les singes dominent les hommes réduits en esclavage et considérés comme des animaux stupides et dépourvus de langage. Ulysse Mérou, rapidement capturé par des singes en chasse, est confié à une jeune chimpanzé qui étudie le comportement des hommes, Zira. Petit à petit, une communication intelligente s’installe entre ces deux êtres qu’a priori tout sépare. 

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D’une certaine manière, il s’agit d’un roman épistolaire. Un roman qui se situe à la frontière entre la science-fiction et la fable. En effet, si cette fiction fait la part belle à la théorie de Darwin et à celles relatives à l’apparition de l’homme sur Terre qu’elles triturent en tout sens en inversant, de manière géniale, les connaissances que nous avons aujourd’hui de cette époque primordiale, tout le reste n’est que de l’habillage au service de ce postulat. Et ces encarts scientifiques mis à part, les autres ingrédients, le voyage dans l’espace assimilé aux voyages maritimes avec un héros qui se nomme d’ailleurs Ulysse, passent davantage pour un vernis poétique que pour de l’anticipation. D’ailleurs sur la planète Soror, que l’auteur évoque la faune, la flore ou la civilisation tout est identique à ce qu’il côtoie sur Terre au moment de l’écriture de son livre.

Pierre Boule n’imagine pas un nouveau monde, car ce qui importe, pour lui, c’est le fil de son intrigue de monde inversé où des singes dominent des hommes redevenus de simples animaux. De ce point de vue, la réussite est totale. L’ensemble est parfaitement architecturé, raconté et mis en valeur par un épilogue aussi habile qu’inattendu. Épilogue d’ailleurs occulté par les différentes adaptations cinématographiques (choisissez la première) de ce chef d’oeuvre de la littérature de science-fiction.

 

1968

« 2001 : L’ODYSSÉE DE L’ESPACE » Arthur C. Clarke

4179977352_52cedc8b77_bSorti en 1968, la même année que « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » de Philip K. Dick, « 2001 : L’odyssée de l’espace » présente, à la différence du monde apocalyptique de l’auteur américain, une vison optimiste de l’avenir. Le livre se déroule sur trois périodes, la préhistoire, au moment de l’apparition de l’homme, le présent qui s’inscrit dans un futur proche pour l’auteur et une dernière partie à peine plus éloignée dans le temps. Chaque époque est marquée par l’apparition d’un monolithe énigmatique, massif et sombre. À mesure que l’homme, influencé par l’étrange pouvoir de ce « menhir lisse et froid », évolue, il approche de la vérité que dissimule ce corps à la fois étrange et attirant.

Stanley Kubrick, par son film, a grandement contribué au succès du livre d’Arthur C. Clarke qui se présente comme une vision accélérée de l’évolution de l’espèce humaine de son apparition jusqu’à sa « métamorphose ».

Ce roman est d’ailleurs le fruit de la fusion entre le cinéma et la littérature. En effet, au départ Arthur C. Clarke reçoit un télégramme à Ceylan, où il réside. Stanley Kubrick intéressé par un film sur les extraterrestres souhaite collaborer avec l’auteur qui accepte sans hésiter. Le cinéaste lui propose alors d’écrire un roman en s’inspirant de sa nouvelle « La sentinelle » qui date de 1948. Le film et le livre sont les produits hybrides de la collaboration entre ces deux génies. Ils nous invitent à une épopée dans l’espace et le temps à la rencontre d’un mystérieux monolithe aux pouvoirs démiurgiques. La révélation sur la véritable nature de cet étrange objet interviendra au cours d’un épilogue troublant.

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Ce livre, aborde aussi un thème qui résonne aujourd’hui, plus encore qu’à l’époque, comme un enjeu majeur de notre temps : le rapport entre l’homme et la machine. Que l’on ait lu le livre ou vu le film on se souvient tous de cet ordinateur, HAL 9000, qui prend conscience de lui-même et possession du vaisseau. Cet épisode renvoie aujourd’hui au projet des transhumanistes qui prédisent une singularité, c’est à dire le jour ou la machine dépassera l’homme et prendra conscience d’elle-même. Ils militent aussi pour une fusion entre l’humain et sa création mécanique. Je vous renvoie à nouveau à ma critique sur l’essai de Jean-Gabriel Ganascia, « Le mythe de la singularité ».

On sort de « 2001 : L’odyssée de l’espace » avec l’impression d’avoir traversé, au sens propre comme au sens figuré, nombre des obsessions de tout amateur de science-fiction qui se respecte (la vie au-delà de notre planète, les rapports de l’homme avec la machine, le libre arbitre, ce qui nous rend humain, etc.). C’est une porte d’entrée littéraire et cinématographique sur l’univers de la science-fiction. À la différence du film, le récit est court et d’un abord facile. Et si Arthur C. Clarke n’a pas le lyrisme d’un Barjavel, il compense par une intrigue cohérente, une narration fluide et une érudition sans faille !

 

1968

« LA NUIT DES TEMPS » Barjavel

1968 fut une grande année pour la science-fiction avec la publication de « 2001 : L’odyssée de l’espace », « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques » et « La nuit des temps ». Une grande année aussi pour les fabricants de pavés que les étudiants consommèrent avec avidité. Pour l’anecdote, une révolte étudiante est évoquée dans l’ouvrage de Barjavel. Pour éviter tous problèmes, il dût prouver que la date d’écriture de son ouvrage était bien antérieure aux évènements de mai 68. René Barjavel dit Barjavel est le second auteur français de ma liste. Et il serait faux de croire qu’il ne fut là que pour contrer l’omniprésence des auteurs de langue anglaise. Barjavel est et restera comme l’un des grands écrivains français du XXe siècle, considérations de genre mises à part. Et il le doit autant à son style qu’à la qualité de ses histoires.

9263003959_20b2afe9f1_bDans ce livre, une mission d’exploration polaire française découvre un étrange objet en sondant le sous-sol glacé de l’Antarctique. Une mission créée sous l’égide de l’ONU et faisant appel à des scientifiques du monde entier est sur le point de révéler ce qui pourrait être la plus grande découverte de l’histoire de l’humanité. Neuf mille ans avant notre ère, une civilisation, plus évoluée que la nôtre, a prospéré. Sous la glace, endormis, deux de ses plus illustres représentants attendent d’être réveillés pour révéler au monde leur secret.

Dans ce roman devenu un classique, l’auteur entrecroise des mythes séculaires à la lumière des craintes de son époque, comme la guerre nucléaire. À l’identique du livre d’Arthur C. Clarke, ce roman débute par l’écriture d’un scénario de 42 pages, commandé par son ami le réalisateur André Cayatte. Le projet ne trouvera finalement pas de financement et Barjavel transformera son scénario en roman. Paru en 1968, il y a 50 ans, il n’a pas pris une ride !

À la fois roman épistolaire, d’aventure, épopée temporelle, tragédie shakespearienne, ce livre foisonnant et inventif captive de bout en bout. Et si certains détails relatifs à la mission d’exploration polaire pourraient nous apparaître comme datés, ils n’occultent en rien l’indéniable qualité littéraire de l’oeuvre et la justesse de la narration. Après une première lettre dont le sens, énigmatique, ne se révèlera qu’au travers de l’épilogue, Barjavel nous plonge dans un inoubliable voyage dans l’espace (sous la glace) et dans le temps (civilisation disparue). On en sort enthousiasmé et ému. Profondément.

En fin de compte, René Barjavel, ce fils de boulanger, tout juste bachelier, qui exerça de nombreux petits boulots avant de vivre de sa plume, prouve, si besoin était, qu’il n’est pas nécessaire d’être un anglo-saxon et/ou un éminent scientifique pour devenir l’un des plus grands écrivains de science-fiction. Ce n’est donc pas un hasard s’il clôture ma liste.

 

Après ce parcours littéraire, je vous propose de changer de dimension avec un premier périple horizontal (cliquez sur le lien ci-dessous et glissez sur chaque point avec votre souris) suivi d’un autre, en trois dimension (vidéo) à la découverte des auteurs (identifiés par leur lieu de naissance) et des oeuvres (date de publication) mentionnés dans mon blogue. Bon voyage !

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