Shangri-La

Comme avec les scénaristes, les auteurs de bandes dessinées ont depuis longtemps intégré la science-fiction parmi leurs thèmes de prédilection. Parfois avec bonheur, souvent, comme en littérature, avec une exaspérante désinvolture et un cruel manque d’imagination. Ce qui est un comble, lorsque l’on prétend aborder le domaine de l’anticipation. Avec cette bande dessinée de Mathieu Bablet, jeune auteur d’une trentaine d’années, on est plutôt dans la seconde tendance. Et pourtant, cette oeuvre de plus de 200 pages publiée en 2016 chez Ankama éditions, fut saluée par la critique, sélectionnée au prestigieux festival d’Angoulême en 2017 et vendue à plus de 75 000 exemplaires. Alors, pourquoi cet avis contraire ?

  • L’histoire

Les humains vivent dans une station spatiale en orbite autour d’une Terre devenue, a priori, inhabitable. La station est régie non pas par un gouvernement, mais par une multinationale, Tianzhu, à qui est voué un véritable culte. La publicité, omniprésente, pousse les hommes à consommer sans cesse. La promiscuité et l’ennui aidant, des troubles apparaissent, mais ils sont apaisés à coup de soldes. En apparence, tout le monde semble se satisfaire de cette « société idéale » ou l’illusion du confort est entretenue par cette entreprise qui emploie et paye les mêmes qui achètent ses produits.
Dans ce contexte, certains veulent repousser les limites fixées par la nature et devenir l’égal des dieux. Et c’est en mettant en place un programme visant à « créer la vie à partir de rien », sur Shangri-la, une des régions les plus hospitalières de Titan, un satellite de Saturne, qu’un groupe d’hommes ambitionne de créer une nouvelle espèce humaine : l’« Homo Stellaris ». Le héros, Scott, est quant à lui chargé d’enquêter sur de mystérieuses explosions dans certaines stations-laboratoires qui étudient ce processus de création de la vie, au moyen de l’antimatière. Son frère, Virgile, et quelques amis fomentent une révolte.

  • Mon avis

Presque toutes les briques d’un univers classique de science-fiction sont en place. Et l’intriguant prologue, souligné par l’élégant graphisme de Mathieu Bablet, nous pousse à poursuivre plus avant la lecture de cet ouvrage. Jouant astucieusement avec une palette limitée, aux teintes pastel, il esquisse un décor à la fois étrange et profond. Mais l’intérêt s’estompe très vite, avec la mise en place de l’intrigue et des premiers dialogues aux alentours de la trentième page. 

Lentement, à mesure que le récit avance, que la trame se noue, on comprend que cette histoire est davantage destinée à un public d’adolescents, qu’aux amateurs de science-fiction. 

Les dialogues tout d’abord manquent réellement de profondeur et de subtilité, comme lorsque le petit groupe de rebelles interroge un prisonnier : 

– « Donc vous justifiez le fait de risquer de détruire la colonie juste par ego ? »

– « Non. Pour la création. »

Les personnages, sont trop manichéens pour avoir une réelle substance, à l’image des dirigeants de Tianzhu, finalement impardonnables, ou de Scott, le héros, au départ complaisant à l’égard des agissements de la multinationale, mais convaincu de la nécessité de la combattre grâce à son frère qui refuse de l’abandonner. L’influence du cinéma américain est ici évidente.

bablet_ecranIl y a ce monde aussi et c’est peut-être l’aspect qui m’a le moins convaincu. Projeter notre société dans le futur pour en critiquer les dérives est un phénomène classique dans l’univers de la science-fiction. À condition qu’il soit fait avec un peu de finesse. Ici, les publicités, mélange de pornographie et de slogans graveleux, comme cette image, inutile à mon avis, qui s’étend sur deux pages (96 – 97) et où Mathieu Bablet nous gratifie d’un « Prenez la » au-dessus des fesses d’une jeune femme qui vente les mérites d’un nouveau téléphone. Là aussi, les références à l’iPhone sont assez grossières et on imagine aisément que lorsque nous serons capables de construire de gigantesques vaisseaux pouvant abriter plusieurs millions de personnes en orbite autour de la Terre, il y a bien longtemps que les téléphones auront été remplacés par autre chose.

Enfin, il y a ce mélange pas très harmonieux entre la critique de notre société et ce groupe d’hommes, dont on identifie pas clairement les motivations, qui ambitionne de créer une nouvelle espèce humaine. Cette seconde intrigue n’ajoute rien de fondamental à la première histoire. On sent l’évidente volonté de l’auteur d’aborder (toutes) les thématiques du genre.

Pour autant, tout n’est pas à jeter. Loin de là. Il y a, comme je le mentionnais en préambule, les dessins qui sont à la BD ce que le style est au roman. Et pour le coup, les effets de perspectives sont brillants. Plusieurs fois, l’auteur parvient à multiplier les points de vue sur une même scène, suggérant au lecteur richesse (des détails) et profondeur (des décors). Ainsi, les « maisons », comme celle de Scott (pages 48 et 49) ou le défilement des visages des protagonistes mis en parallèle avec la station en orbite autour de la Terre (page 88).

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Le seul bémol, selon moi, réside dans les traits du visage des différents personnages. Sauf à vouloir donner l’illusion d’êtres virtuels, les nez longilignes et plats, les yeux aux pupilles toujours rondes et pâles, les visages aplatis et grisâtres tranchent avec l’incontestable qualité des décors. D’ailleurs, Mathieu Bablet intègre des « animoïdes » dont, à la différence des humains, la profondeur des traits est parfaitement esquissée.

  • Conclusion    (pour le dessin)

Mathieu Bablet est un dessinateur de talent. Il parvient, en jouant sur la palette et les nuances de couleurs, à créer une ambiance à la fois sombre, énigmatique et intense. Par contre, il aurait gagné à s’associer avec un scénariste. Projeter notre monde dans le futur n’est pas un défi insurmontable. Susciter l’intérêt du lecteur en lui contant une histoire originale, subtile et crédible est autrement plus délicat.

Pour la petite histoire justement, Shangri-La n’est pas qu’une chaîne d’hôtels (chers) ou une bande dessinée, c’est aussi et surtout un lieu imaginaire décrit dans le roman « Les Horizons perdus » (« Lost Horizon ») de James Hilton (1933) et adapté au cinéma par Frank Capra. 

Et si vous êtes à la recherche d’une BD de science-fiction qui combine avec talent la forme et le fond, je ne saurais trop vous conseiller la série « Aâma » de Frederik Peeters. Elle est vendue dans toutes les bonnes crèmeries et publiée en quatre volumes chez Gallimard. Pour le coup, Frederik Peeters coche toutes les cases mentionnées dans le cahier des charges du (très) bon récit BD de SF :

  • un (prodigieux) coup de crayon,
  • un scénario subtil,
  • des personnages attachants,
  • un soupçon de sensibilité,
  • un brin d’humour,
  • une pincée de complexité.

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