Le mythe de la Singularité

La singularité, le jour où la machine dépassera l’homme et deviendra autonome. Mythe ou réalité ?

Il ne se passe pas une semaine sans que magazines, quotidiens, sites en ligne, émissions de télévision ou radio mettent en une de leurs rubriques les progrès accomplis par l’intelligence artificielle, les nouvelles déclarations des chantres du transhumanisme ou l’hypothétique singularité censée basculer le monde dans une nouvelle ère.

Chacun y va de son édito, de son interview choc ou de son enquête au coeur de l’Université de la singularité guidée par le grand gourou de cette nouveau culte, Ray Kurzweil. Évidemment, personne ne manque de vous rappeler le cri poussé par le physicien et cosmologiste britannique, Stephen Hawking, peu de temps avant sa disparition : « L’intelligence artificielle pourrait mettre fin à l’humanité« . Certains, parmi les plus pessimistes, prétendent même qu’il est déjà trop tard. Qu’il serait inutile de débrancher tous ces serveurs, qui soit-dit en passant consomment une quantité d’énergie phénoménale pour être maintenus à une température acceptable pour leurs neurones de métal, car le ver est déjà le fruit…

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On en oublierait presque de parler du combat pour l’héritage de ce pauvre Johnny ou des Tweets de Donald. Le sens des priorités de certains de mes contemporains me sidère… Évidemment, personne ne pré-suppose que les journaux et autres magazines d’actualité, enquêtent sur les chiffres de leurs ventes ou le nombre de « clics » sur leurs articles en ligne. Que demain, le petit gars du marketing, oui vous savez celui avec la barbe bien taillée, les cheveux en bataille et la chemise vintage à carreaux, se rende compte que l’intelligence artificielle ne fait plus recette et une dizaines de mails plus loin, la nouvelle coiffure de Brigitte Macron ou la consommation excessive de marijuana par l’un des enfants de Donald Trump (encore lui) prendrai le relai. À l’heure de l’anthropocène, ces nouvelles ont « évidemment » toute leur place à la rubrique info d’un magazine.

Pourtant, bien souvent, il suffit d’éteindre sa télévision (si vous en avez encore une), de basculer la fréquence de sa radio de … à FIP et de se poser quelques questions simples. Quelle vérité derrière tout ce battage médiatique ?

C’est ce que Jean-Gabriel Ganascia, professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie où il mène des recherches sur l’intelligence artificielle, a tenté de faire dans « Le mythe de la Singularité » ce remarquable essai publié en 2017 au Seuil dans la collection Science ouverte.

La Singularité, pour le triomphe de laquelle son omnipotent représentant, Raymond (Ray pour les intimes) Kurzweil, a créé une université en Californie, n’est qu’un mythe. Les transhumanistes dont les délires, le philosophe suédois Nick Bostrom, dans son ouvrage la « superintelligence » évoque la possibilité d’une sélection à grande échelle d’embryons humains (pour garder les cerveaux humains les plus brillants comme modèle à des machines plus performantes), effraient autant qu’ils fascinent, ne sont que des imposteurs. Les alertes lancées par Stephen Hawking, Max Tegmark (professeur de physique théorique au MIT) ou encore Stuart Russel (professeur d’intelligence artificielle à l’université de Berkeley) sont  les symptômes d’une crainte ancestrale : La peur de la fin du monde ! Bref, tout ceci n’est, selon Jean-Gabriel Ganascia, qu’une légende urbaine, un mythe entretenu pas des margoulins et quelques dirigeants de sociétés sans scrupules, dans le but de siphonner des milliards de dollars de crédits.

  • La Singularité

Le concept de Singularité est inspiré de la fameuse « loi de Moore ». Tout est né d’un auteur de science-fiction, Vernor Vinge, qui popularise l’idée dans ses romans. Puis il théorise le tout dans un essai intitulé « The coming technological singularity » paru en 1993. Selon lui, dans moins de trente ans, les progrès des technologies de l’information doteront des entités artificielles d’une intelligence surhumaine. Le monde changera et la connexion de l’homme aux machines deviendra inévitable. L’humain téléchargera sa conscience, augmentera ses facultés cognitives et deviendra immortel. On parle de transhumanité ou humanity+. Rien que ça.

L’essai fixait une date, 2023 (dans quatre ans donc). Cette idée s’est démocratisée et aujourd’hui, chercheurs, roboticiens, ingénieurs, voire certains philosophes, la reprennent à leur compte. La fiction est devenue science. Elle a même son université dans la Silicon Valley aux États-Unis et appuie ses prédictions sur la « loi de Moore » qui affirme que la puissance des ordinateurs, calculée selon le nombre de transistors par microprocesseur, double environ tous les deux ans. Plus, la loi de Moore pourrait être étendue à d’autres domaines. Le problème, cette loi de Moore fut construite de manière empirique et n’a jamais été véritablement démontrée. Même si, comme certains le rappelle, la courbe du nombre de transistors semble peu ou prou suivre celle prédite par Gordon E. Moore dans sa loi, nombre de scientifiques et d’ingénieurs s’accordent pour dire que l’on a atteint des limites matérielles et physiques qui ne pourront être dépassées.

  • L’intelligence artificielle

Ah, l’intelligence ! Si l’on nous demandait ce que nous entendons par intelligence, nous aurions tous une définition qui nous viendrait à l’esprit comme « La capacité de résoudre des problèmes difficiles ». Encore faudrait-il s’entendre sur le substantif « problème » et la notion de difficulté. Longtemps, nous avons cru que l’intelligence se bornait à cela. Trouver une (des) solution(s) à un problème complexe. Einstein, l’un des grands génies du siècle passé, avait compris que le temps et l’espace ne faisaient qu’un. Il a été capable de découvrir ce que personne avant lui n’avait même osé imaginer. Personne ne doute aujourd’hui de son intelligence. En tapant un ou deux mots clés sur Google, on peut même dénicher des sites qui prétendent nous livrer le niveau de son QI : 160 ! Et ce, même si Einstein n’a jamais passé ce test. Selon les mêmes sources, fiables évidemment, Bill Gates aurait un QI de 180. Qu’a-t-il découvert ? Ah ! le QI, cette fameuse mesure de l’intelligence. Oui, car l’on pourrait mesurer l’intelligence comme l’on mesure la quantité de farine nécessaire pour réaliser une pâte à crêpes pour dix personnes. On peut donc évaluer cette notion abstraite que même les experts dans le domaine se révèlent incapables de définir et de préciser ou de borner l’étendue ? Mais je m’égare !

iaRevenons à l’essai de Jean-Gabriel Ganascia. Évidemment, l’un des premiers arguments qui nous vient en faveur de l’intelligence artificielle est le fameux match (1996) entre Gary Kasparov, l’un des plus grands joueurs d’échecs de tous les temps et Deep Blue, le programme mis au point par IBM. Victoire du second et humiliation du premier. On argua que les échecs étaient un jeu « facile » à traduire sous forme d’algorithmes. Que la puissance et la vitesse de calcul de l’ordinateur lui donnait ici un avantage comparé indépassable. Mais l’opération fut répétée vingt ans plus tard, en 2016, avec la victoire d’un programme informatique mis au point par Google sur le champion du monde sud-coréen de Go. Ici, plus de discussions possibles, le jeu de go faisant appel à des qualités comme l’imagination, pour lesquelles l’homme disposerait, en théorie, d’une supériorité sur la machine. C’est quand même nous qui les avons bricolés ces bécanes !

Néanmoins, là encore, Jean-Gabriel Ganascia freine l’ardeur de certains journalistes et autres partisans de la supériorité de la machine sur l’homme. Certes, les machines peuvent apprendre, mais rien dans leur mode d’apprentissage ne permet d’envisager qu’elles pourront un jour devenir autonomes, voire nous détruire. Selon lui, rappelons qu’il s’agit de son domaine d’étude, c’est même, en l’état actuel des connaissances, impossible à envisager. Les limites logiques inhérentes aux programmes de développement de l’intelligence des machines interdisent de croire en cette fameuse singularité.

  • La construction d’un mythe

Astucieusement, Jean-Gabriel Ganascia compare les tenants du transhumanisme aux gnostiques des débuts de l’ère chrétienne. Point par point, il démontre de quelle manière ces ingénieurs, ces scientifiques, ces chefs d’entreprise, ces philosophes, bâtissent une nouvelle religion pour s’aliéner le soutien des politiques et surtout des citoyens fascinés par les (fausses) promesses de ces nouveaux gourous. Immortalité, intelligence décuplée, homme augmenté, tout y passe. Que tout ceci ne soit que de la « science-fiction » et d’une certaine manière cette affirmation sur mon blogue a quelque chose d’ironique, importe peu, puisque tous les éléments d’une mythologie créée de toutes pièces et défendue par de « grands cerveaux » sont en place.

Les penseurs de la Singularité technologique confondent, à dessein, le mythos et le logos, autrement dit l’imaginaire de romanciers ou de cinéastes avec l’argumentation rationnelle fondée sur des preuves d’ordre empirique ou mathématique. Et ils sont prêts à tous les mensonges pour faire triompher leur projet (et récupérer un peu d’argent au passage). Comme lorsqu’ils prétendent que l’homme, nécessairement imparfait, incomplet, trouverait dans sa fusion avec la machine le moyen d’accéder à tout ce que la nature lui interdit. À titre d’exemple, ils affirment que le cerveau des ordinateurs et le cerveau humain auraient un mode de fonctionnement en tout point identique, justifiant ainsi l’émulation du premier destiné à fusionner avec le second.

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Quelle ironie de prétendre qu’une création humaine récente, qui n’est somme toute qu’un assemblage complexe de chiffres et de métaux (dont l’extraction de certains met en péril l’équilibre de certains biotopes), serait en mesure de réussir là où des centaines de millions d’années d’évolution auraient, soit-disant, échoués. Quelle orgueil surtout, que cet homme qui, ébloui par ses propres outils, en vient à se prendre pour Dieu !

Quand je cours, seul, près des étangs, à quelques kilomètres de chez moi, je rêve aussi de symbiose. Mais je comprends que je ne suis que de passage, qu’il n’y a rien d’autre à ajouter à l’écosystème qui m’entoure. Que je ne suis qu’un simple mortel, imparfait, mais libre de contempler cette beauté qui rugit au sortir de l’aurore. J’admets même, dans un accès de déraison, que ce qui m’attire n’est pas contenu dans les créations, furent-elles prodigieuses, de mon espèce, mais dans les infimes soubresauts de cette nature, fragile, immobile et silencieuse…

  • Mon avis

Si l’on passe outre le ton parfois condescend de cet universitaire (tous les universitaires ne le sont pas, loin de là) ses approximations aussi, comme lorsqu’il cite les pluies acides (qui n’ont jamais existées) ou croit bon distinguer le « bouleversement climatique » de « l’effet de serre » dans son introduction au chapitre sur « La Singularité technologique », on en sort rassuré. Éclairé sur la nature de ces évolutions qui mettent en péril la notion même d’humanité.

  • Conclusion  ♥♥♥ (optimisme salutaire !?)

Toutefois, sans vouloir remettre une pièce dans la machine, il suffit d’observer autour de nous la nature et la vitesse des changements intervenus en quelques années, pour raviver nos inquiétudes.

28664671883_eced992daa_bBeaucoup d’adolescents et un grand nombre d’adultes passent la majeure partie de leurs journées les yeux rivés sur l’écran de leur smartphone ou de leur ordinateur. Aveuglés par l’emprise qu’exercent sur eux les réseaux sociaux, étourdis par les sirènes du progrès, ils en viennent à perdre tout sens commun. Se couper du monde qui les entoure. Oublier que rien ne vaudra jamais la contemplation d’un ciel constellé d’étoiles ou d’un océan vrillé par la houle.

Nos esprits ne sont peut-être pas encore téléchargés sur les gigantesques bases de données qui s’épanouissent partout autour de la planète en récupérant les milliards de milliards de milliards d’informations balancées chaque année sur le réseau mondial, ils sont en tout cas à demi-éteints et prêts à la bascule. Comme dans le prémonitoire « Le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, (dont, ironie du sort, le frère, Julian Huxley, biologiste et théoricien de l’eugénisme dans les années 30, a inventé le terme de « transhumanisme »)  les hommes en sont venus à aimer leur servilité au point de se confondre, sans s’en rendre compte, avec les créations qui les avilissent. Certains, sont prêts à tout sacrifier pour acquérir le dernier smartphone de la marque S.. ou ordinateur de la marque A.. D’autres, à l’image d’un gosse craignant d’affronter la nuit, serrent leur appareil contre eux au moment de s’endormir. D’autres enfin, obsédés par leur réseau ludique, amical, mais toujours virtuel, en viennent à oublier de manger. De dormir. De vivre.

J’imagine que si les processeurs de nos machines acquièrent un jour une conscience, c’est avec beaucoup d’ironie qu’ils absorberont les quelques mots de cette paradoxale conclusion esquissée sur leur flanc.

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