« Quand Hitler brûlait un livre, je le ressentais, pardonnez-moi, aussi vivement que s’il tuait un homme, car livre et homme sont de la même chair. » Ray Bradbury dans une introduction à l’édition de 1966.

 

the_house_of_leaves_-_burning_4« Fahrenheit 451 » est l’histoire d’une révolte. de la prise de conscience d’un pompier nommé Montag, casque numéro 451, qui n’est d’abord que le bon petit soldat d’un État où les soldats du feu interviennent non pour éteindre des incendies, mais pour les allumer. Au retour d’une mission, Montag croise le chemin d’une jeune fille, Clarisse, qui lui demande s’il est heureux. La question le surprend, puis le bouleverse. Le ver est dans le fruit.

Il revoit Clarisse qui raconte le plaisir qu’elle ressent à marcher sous la pluie. Elle sait qu’elle n’est pas comme les autres. Dans un monde abruti ou toute pensée est devenue obsolète et suspecte, le voilà « contaminé » lui aussi. Et lors de l’intervention suivante, il ouvre un livre « Le temps s’est endormi dans le soleil de l’après-midi » et le ramène chez lui. La suite n’est qu’une longue fuite en avant pour tenter d’échapper à ce monde totalitaire qui déverse sur ses sujets un flux de divertissements générateurs d’amnésie. Toute ressemblance avec une société existante serait-elle purement fortuite ?

Rédigé au tout début des années 1950, « Fahrenheit 451 » (232 degrés Celsius) correspond à la température à partir de laquelle un livre s’enflamme. Il est publié en plein maccarthysme. Ce n’est évidemment pas un hasard. Et s’il n’était pas qu’un écrivain de science-fiction, avec un style plus proche de la prose poétique que de celui d’un conteur brutal comme Philip K. Dick, Ray Bradbury avait un incontestable talent de visionnaire dans sa description d’un monde ou l’information a supplanté la pensée et où travail et divertissement se partagent le temps.

À 32 ans, Ray Bradbury a probablement accouché de son chef-d’oeuvre que nous ne cessons de redécouvrir. Et si les autodafés pratiqués par les nazis ont inspiré l’auteur, les sources de l’oeuvre sont multiples. Ray Bradbury « habita » très jeune les bibliothèques et c’est dans celle de l’Ucla qu’il écrit en 1959 la première version du roman qui n’est encore qu’une nouvelle. La novella « Le pompier » sera publiée en février 1951 par le magazine Galaxy. Il doublera la longueur de son texte en neuf jours pour Ballantine, son nouvel éditeur qui lui réclamait un roman.

Aujourd’hui, dans nos sociétés du moins, les livres ne sont plus menacés par les autodafés. Pourtant, c’est à une autre forme de silence que l’on réduit la culture. Elle est étouffée par les nouveaux démons évoqués (invoqués ?) par Ray Bradbury dans son livre : les populistes en politique, les chantres du divertissement dans les médias, les injonctions (publicité, prescripteurs, modes, etc.) partout qui participent, insidieusement, au démembrement des consciences. Que « Fahrenheit 451 » s’achève par quelques hommes autour d’un feu renvoie à cette idée que le salut, s’il est encore possible, réside en un retour à ce qui constitua durant des millénaires l’essence de l’humain : la liberté, l’humilité, la simplicité, la fraternité et, d’une certaine manière, le silence devant la beauté.