Winston Smith vit en Grande Bretagne, trente ans après une guerre nucléaire entre l’Est et l’Ouest. En 1984, cette région du monde désormais nommée l’Océania est en guerre permanente avec deux autres super-régions : l’Eurasia et l’Estasia. Winston Smith réside et travaille à Londres, employé du Parti Extérieur, la caste intermédiaire, au ministère de la Vérité. Big Brother, le Chef du Parti, omnipotent et omniscient, surveille tout et tout le monde par l’intermédiaire d’écrans et d’espions. Winston Smith, qui a acheté un livre interdit et décide de transgresser une autre règle en rédigeant un journal intime, va rencontrer l’amour et finalement être happé par cet état totalitaire auquel rien ne peut échapper.

« 1984 » est un livre difficile. Cette difficulté n’est pas liée au style qui reste toujours, même dans les pires moments, simple, élégant et précis. Dans certains passages, malgré la douleur, la noirceur et le désespoir les larmes nous viennent tant les mots nous paraissent évidents, profonds. Justes. Cette difficulté n’est pas non plus liée à la narration, qui glisse comme une feuille emportée par une brise de début d’automne. Ce n’est pas davantage la chute, car on pressent, on comprend ce qu’il adviendra. Dès les premiers mots. Et pourtant l’on suit jusqu’au bout le vol de cette fine masse organique qui s’élève, tournoie ou s’abaisse au gré des courants. Ce qui rend ce livre difficile, c’est ce qu’il est. Plus exactement ce qu’il dit de nous-mêmes. Ce qu’il nous renvoie. Il est presque impossible, en tous les cas je n’y suis pas parvenu, d’échapper à l’emprise de cette intrigue, ne devrais-je pas dire à l’emprise de ce parti qui, au travers du corps de ce petit homme anodin, Winston Smith, nous entraîne au coeur de nos angoisses les plus profondes. Les plus intimes.

5566075309_550544f167_bEt cette force qu’exerce le récit sur nous est si puissante, qu’il devient nécessaire, vital même, de trouver un moyen d’y échapper. Comme Winston. Et si « 1984 » n’était qu’un miroir ? Je ne parle pas de son caractère visionnaire, plutôt d’un reflet déformé de ce nos pires instincts. De nos désirs les plus vils. Sa structure spéculaire apparaît d’autant plus évidente, qu’elle transpire à de multiples reprises dans le récit. Tout d’abord sous la forme de ces slogans oxymoriques « La vérité c’est le mensonge » ou encore « La liberté c’est l’esclavage » énoncés par le parti comme des mantras ultimes. Également dans la fameuse « double pensée », cet artifice de l’esprit qui permet à l’homme, du moins aux membres orthodoxes du parti, d’écarter toutes idées subversives par autosuggestion inconsciente. Enfin, comment ne pas évoquer cette fameuse scène de l’épilogue ou Winston (re)découvre son image.

D’une certaine manière, « 1984 » est l’exact opposé de tout ce à quoi nous sommes attachés en ce monde. Tout ce qui intuitivement, logiquement, nous paraît juste, honnête et souhaitable. Et c’est probablement pour cela que l’on qualifie aujourd’hui ce livre, comme d’autres (« Le meilleur des mondes », « Fahrenheit 451 », etc.) de contre-utopie ou plus exactement de dystopie. Et si l’utopie reste un horizon inatteignable, il en va de même, mais à l’inverse, pour la dystopie. Ces reflets contraires abondent dans les récits et les mythologies, le ciel et l’enfer, le yin et le yang et j’en passe. On n’échappe pas à ce que nous sommes. Ceux qui en doutent peuvent à loisir choisir leur époque et leur continent. Seconde guerre mondiale, dictatures communistes ou fascistes, génocide rwandais, extermination des Indiens d’Amérique… À l’inverse, il y a ma fille que je serrais ce matin dans mes bras en pensant à Winston Smith. Il y a les perles d’aurore qui envahissent les étangs au lever du jour. Il y a ce couple qui se retrouve sous le chêne du parc voisin. Vingt ans après. Il y a cette jeune fille qui murmure en grattant les cordes de sa guitare. Cet élan figé dans la neige, à l’écoute du vent. Il y a cet homme, sur le parvis d’une prison, qui redécouvre la liberté.

george_orwell_press_photoGeorge Orwell, né Eric Arthur Blair, à Motihari en Inde, haïssait la misère. L’exclusion. L’injustice. Le totalitarisme de droite comme de gauche. Il était socialiste, mais un socialiste viscéralement attaché à la liberté. Au point d’être prêt à mourir, comme au côté des Républicains lors de la Guerre d’Espagne, pour la défendre. Il est aisé d’extraire un mot, un slogan, un paragraphe et de se l’approprier. Pour éluder l’évidence ou soutenir ses intérêts. Que l’on soit de droite, comme de gauche. Ainsi, George Orwell fut instrumentalisé par la droite (et même l’extrême droite), comme par la gauche. Ce livre n’appartient à personne. Il appartient à tout le monde. Il doit être vu et surtout lu comme un outil de réflexion. Il ne dit pas ce qu’il adviendra. Il dit ce que nous sommes. Des êtres incertains hésitants sans cesse entre le meilleur et le pire. Car George Orwell avait au moins un postulat en tête à l’écriture de ce monument, nous sommes des êtres libres. Des êtres conscients et responsables de nos choix et de nos actes.

Je ne me suis pas plongé dans la nouvelle traduction de l’ouvrage. La première version est hautement recommandable. « 1984 » est un livre classé dans la catégorie science-fiction, mais il est inclassable et devrait, si tant est qu’il soit nécessaire de choisir, trôner au milieu du rayon littérature générale. Il y a peu de livres, et c’est un euphémisme, susceptibles de mêler avec autant de grâce et de justesse la forme et le fond. C’est à cela que l’on reconnaît une oeuvre littéraire. « 1984 » en est une. Parmi les plus grandes  !