L’histoire débute à Londres dans un futur incertain puisque l’histoire n’y est plus enseignée et que le système de datation fait désormais référence au créateur-dirigeant de cette société « idéale » : FORD. Les bébés sont créés artificiellement et conditionnés dès leur naissance au fonctionnement par castes. Toute l’humanité est soumise à un système de règles très strictes et conditionnée à perpétuer cet ordre établi. Toute ? Non, car quelques hommes subsistent libres, échappant à toute forme de conditionnement, à l’état sauvage. L’un d’eux va pénétrer à l’intérieur de ce monde « idéal ». C’est ce choc des cultures qu’Aldous Huxley nous raconte.

Avec « 1984 » de George Orwell, il s’agit de l’autre grand roman dystopique du XXe siècle. Mais à la différence d’Orwell, Aldous Huxley ne fait pas intervenir un « Big Brother » pour expliquer que les gens seront dépossédés de leur autonomie, de leur maturité, de leur histoire. Il croit que les gens en viendront à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui détruisent leur capacité de penser. Ainsi si Orwell craignait que ce que nous haïssons nous détruise, Huxley à l’inverse redoutait que cette destruction nous vienne plutôt de ce que nous aimons.

2860610440_b3ea184087_bÉcrit après la grave crise économique traversée par la Grande-Bretagne dans les années 20, Huxley (du moins dans les interviews et les articles le concernant de cette période) prônait un retour à l’autoritarisme et à l’ordre pour contourner les difficultés sociales, politiques et économiques que traversait son pays. C’est dans cet état d’esprit qu’il a rédigé « Le meilleur des mondes ». Et je crois que beaucoup de lecteurs et critiques tardifs ont, à la lumière de l’évolution de nos sociétés, éclairé ce roman sous un jour nouveau et prêté à l’auteur des sentiments qu’il ne partageait pas nécessairement. Ainsi, le frère d’Aldous, Julian Huxley, biologiste britannique, fut un des théoriciens de l’eugénisme. Et ironie du sort, c’est lui qui inventa le concept de transhumanisme, dont l’un des plus fervents partisans, Nick Bostrom, un philosophe et scientifique suédois qui enseigne à Oxford, envisage dans son ouvrage la «superintelligence», la sélection à grande échelle d’embryons humains dans le but de favoriser des cerveaux humains plus performants comme modèle à des machines plus performantes. À ce sujet, je vous encourage à lire mon article « Le mythe de la Singularité. » 

Cette dystopie (ou contre-utopie) comme on l’analyse aujourd’hui, prend donc aujourd’hui un sens que son auteur ne soupçonnait peut-être pas à l’époque. Et ce qui n’était qu’une vue de l’esprit, une réflexion sur l’autorité, le libre arbitre brouillé par le « soma » cette drogue que les habitants de ce monde avalent pour oublier, un modèle honni de société, pourrait, dans un futur pas si éloigné, se confondre avec la réalité. En effet, comment ne pas évoquer, en cette fin d’année 2018, le fait que la Chine annonce la naissance des premiers bébés génétiquement modifiés. Officiellement pour trouver une solution au virus du SIDA. Serions-nous pris pour des imbéciles ?

Le livre est troublant davantage par son propos que par son écriture. C’est une oeuvre fondatrice de la science-fiction qui aborda avec une clairvoyance peu commune nombre des thèmes qui devinrent fétiches pour les auteurs d’après-guerre. La fin du « Meilleur des mondes » reste énigmatique et ouvre le champ aux interprétations de toutes sortes. À noter qu’Aldous Huxley n’abandonna pas ce thème, puisqu’il publia en 1958 « Le retour du meilleur des mondes ».