Il y a quelques jours, alors que j’étais accroupi au bas du rayon science-fiction d’une librairie, à la recherche d’un livre, j’entendis une femme se plaindre auprès du vendeur. Sur un ton empreint d’ironie, elle déplorait qu’on ait changé les livres de place et qu’on l’ait « contrainte », malgré elle, à fureter dans la littérature de genre. Elle demanda à ce qu’on la conduise au rayon littérature… là où sont classés les vrais livres, les auteurs qui comptent. Bien que certains, comme elle, semblent avoir déjà répondu à cette question, je m’y risque tout de même : faut-il lire de la science-fiction ?

Avant de formuler une réponse, si tant est qu’il soit possible de le faire, revenons sur l’étymologie du mot.

À L’ORIGINE

Science-fiction a pour origine le terme anglais science fiction apparu pour la première fois au XIXe siècle et qui se généralisa dans le monde francophone au milieu du XXe siècle. Les deux mots existaient dans notre langue et un simple tiret suffit à faire admettre ce terme comme fourre-tout d’un genre narratif bien plus riche qu’il n’y paraît.

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La SF, comme on la surnomme, est avant tout un parti pris ou comme l’affirmait Philip K. Dick dans une lettre du 14 mai 1981, « notre monde disloqué par un certain genre d’effort mental de l’auteur, notre monde transformé en ce qu’il n’est pas ou pas encore. »

Cette transformation, cette fracture, cette fissure parfois très légère, n’anticipe pas nécessairement un avenir dystopique, mais peut aussi incliner, comme dans le cas d’une uchronie, un évènement passé, et si les nazis avaient gagné la guerre (« Le Maître du Haut Château » de Philip K. Dick), dans une direction inédite. À l’image des grands explorateurs, comme celui qui chercha un passage vers les Indes, l’écrivain de science-fiction présuppose une ouverture et suit ce qu’il croit être un nouveau chemin. Cela ne signifie pas qu’il ait raison, mais au moins qu’il connaît et maîtrise les routes existantes. Également, qu’il est capable, en analysant les informations dont il dispose, de voir au-delà des limites envisagées par ses contemporains.

UN ART DU PRÉSENT

Alain Damasio, l’auteur de « La horde du contrevent » grand prix de l’imaginaire 2006, ne dit pas autre chose quand il affirme dans l’émission « La grande table idées » sur France Culture, que « la science-fiction est un art du présent« . Pour Bradbury aussi, « la science-fiction est l’art du possible« . Effectivement, aussi paradoxal que cela puisse paraitre, l’auteur de science-fiction n’anticipe qu’un présent potentialisé à l’extrême, révélé dans sa promesse cachée, porté au bout de ce qu’il peut. Ainsi lorsque il pronostique, comme Alain Damasio, que « l’intelligence artificielle personnalisée dialoguera avec nous comme notre alter ego, en archivant de nous la totalité de ce que l’on fait, échange et dit, c’est décrypter la stratégie déjà à l’oeuvre des GAFA, lui donner sa visibilité inquiétante, tenter de conjurer, en l’exposant, sa sublime perversion sociale« . L’auteur de science-fiction modifie en premier lieu un élément du réel. Il caricature une situation, amplifie un comportement ou une évolution technologique pour en révéler le potentiel néfaste, inquiétant ou aliénant.

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Par exemple, comment ne pas voir une forme d’abrutissement dans la dictature qu’exerce désormais sur nos vies les réseaux sociaux ? À l’image d’un Donald Trump qui ne peut s’empêcher de surréagir sur Twitter à la moindre contrariété, comme un enfant que l’on priverait soudain de son jouet préféré. Un tel comportement de la part du président du pays le plus puissant de la planète eut été considéré comme hautement improbable par la majorité des contemporains de Ray Bradbury. Pourtant, il l’envisagea dans « Fahrenheit 451 » en évoquant des citoyens abêtis par une société du spectacle. Cette pression constante de l’instant, cette présence toujours plus forte dans nos vies d’une technologie qui nous aliène aux algorithmes, comme autrefois les prisonniers à leurs chaînes, constituent une évidente source d’inspiration pour un écrivain de science-fiction. Aujourd’hui, plus besoin d’inventer un monde dystopique, le nôtre en esquisse chaque jour de nouveaux contours terrifiants.

On nous prédit la singularité, le jour où les machines deviendront autonomes. Plus, nous pourrons bientôt télécharger notre conscience sur le réseau et vaincre la mort. Cela vous semble impossible ?

SI LOIN, SI PROCHE

Pourtant, pour beaucoup d’entre nous il est inenvisageable de passer une journée sans être connecté. De passer une journée sans répondre à un commentaire sur Facebook ou poster une photo du petit dernier, tellement chou avec son doigt dans le nez, sur Instagram. De passer une journée sans livrer jusqu’aux détails les plus intimes de notre vie à notre réseau « d’amis ». D’une certaine manière, l’homme et la machine ont déjà fusionnés, unis dans un « technococon » comme le nomme Alain Damasio. En fin de compte, ce qui importe n’est plus ce qui nous entoure, mais ce lien virtuel qui nous aliène aux autres et aux processeurs qui les animent devant nous.

mechanical-2033446_960_720Les auteurs de science-fiction de la seconde moitié du XXe siècle, comme Philip K. Dick avec ses androïdes ou Isaac Asimov avec ses robots avaient pressenti cette évolution. Englués dans un quotidien sensiblement différent de leurs folles intuitions, nous ne voyons pas que ces écrivains avaient prédit, avant tout le monde, cette lente déchéance de l’humain. Nous sommes dans un monde où, à l’identique des slogans oxymoriques de « 1984 » de George Orwell, le mensonge se confond avec la vérité, la bêtise avec la raison, le divertissement avec la culture. Ne nous trompons pas, le temps s’accélère chaque jour un peu plus et bientôt même l’homme ne sera plus en mesure de s’adapter. C’est pour cela qu’il est nécessaire que les écrivains de science-fiction, comme certains scientifiques, philosophes ou citoyens nous préviennent de ces dérives auxquelles, le nez rivé sur nos écrans, nous ne prêtons plus attention.

COUVREZ CE SEIN, QUE JE NE SAURAIS VOIR

Il est vrai, beaucoup d’écrivains de science-fiction pensent qu’il suffit de tenir un thème porteur comme le transhumanisme ou l’Anthropocène, de savoir aligner trois mots avec la virgule au bon endroit pour vendre des bouquins. C’est souvent le cas, pas seulement dans le domaine de la science-fiction d’ailleurs. La littérature, comme toute forme d’art, est le résultat d’une alchimie étrange et complexe à l’intérieur de laquelle la forme et le fond doivent être en adéquation. Cependant, réduire tous les écrivains de l’imaginaire à de simples conteurs d’histoire dépourvus de style serait terriblement injuste.

D’ailleurs, des personnages aussi différents que Voltaire avec « Micromégas » ou Platon avec l’Atlantide évoquée dans le « Timée » puis « Critias » avaient, en leur temps, fleureté avec ce genre qui n’existait pas encore. D’ailleurs, nombre d’écrivains contemporains classés sans ciller par les critiques dans le domaine de la littérature blanche, comme Michel Houellebecq (dont le premier ouvrage portait sur H.P. Lovecraft) ou Boualem Sansal (qui avec « 2084 : la fin du monde » se réfèra à « 1984 » d’Orwell), admettent l’influence d’auteurs de science-fiction.

nébuleuse_trifideLa science-fiction se vend très bien outre-atlantique. La France, dont la culture est marquée par le cartésianisme, a besoin de classer et refuse ce qui lui échappe. Elle peut difficilement admettre qu’une partie (la totalité ?) de cette réalité, de cette nature sans cesse changeante, se dérobe à son emprise, sa compréhension. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer le style des jardins, « à la française » structuré et rectiligne, « à l’anglaise », sauvage et dense, « japonais » imitation de la nature, sans artifice outrancier. Alors on exile cette littérature, que l’on croit réservée à des adolescents attardés, dans un genre et par extension dans un rayon à part. Le genre est une frontière artificielle. Une barrière que l’on érige comme lorsque le Tartuffe de Molière déclame « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées. »

UN DÉBORD D’IMAGINAIRE

En outre, depuis quelques années, les genres dits « fantastique », « science-fiction », « fantasy », etc. fusionnent dans certaines librairies dans un fourre-tout :  « l’imaginaire ». La « littérature de l’imaginaire », j’aime assez cette dénomination. Non que l’imagination soit l’apanage de la littérature de genre, toute oeuvre artistique née, au moins en partie, de l’imagination de son auteur. Néanmoins, il me semble qu’il y a quelque chose de l’ordre du débord d’imaginaire dans ce type de littérature, dans ceux qui en lisent et dans ceux qui en écrivent. Quelque chose de l’ordre du besoin de s’extirper d’un monde trop difficile à regarder en face. Souvent ceux qui privilégient la littérature de science-fiction ou la littérature fantastique expriment un impératif d’évasion. Comme si, prisonniers d’un réel qui les oppresse, vivre, durant quelques centaines de pages dans un univers fictif, éloigné de leur monde, les rassurait.

Toutefois, et Miles Davis l’avait compris avant les autres, désormais les genres fusionnent. Se mêlent. Ce qui nous permet (ou doit nous permettre) de juger de la qualité littéraire d’une oeuvre, ce n’est pas le nom de l’éditeur, fut-il prestigieux, le CV de l’auteur, fut-il riche d’expériences variées, le genre abordé, fut-il en adéquation avec la norme en vigueur. Ce qui nous permet de juger de la qualité littéraire d’une oeuvre, c’est un ressenti de lecture, quand, emporté par l’histoire, les personnages, un récit prend soudain vie, nous bouleverse au point que l’on en vient à croire, comme l’écrivait Ray Bradbury en introduction de l’édition de 1966 de « Fahrenheit 451 », que « livre et homme sont de la même chair ».

D’autre part, au vu des thématiques abordées, on pourrait assimiler les écrivains de science-fiction d’aujourd’hui, aux philosophes d’hier. Ils s’interrogent, sans cesse, sur leur propre nature et celle du monde qui les entoure. Par exemple, une expérience médicale qui viserait à développer l’intelligence d’un simple d’esprit, comme dans « Des fleurs pour Algernon » de Daniel Keyes, pourrait sembler triviale, si le véritable thème de l’ouvrage n’était autre que l’identité. Avec le libre-arbitre, la réalité, la conscience, la vérité, la religion, le langage, le pouvoir, etc. ce sont tous les thèmes qui naquirent autrefois sous les cieux cléments de la Grèce antique, enrichis d’une bonne dose d’avancées technologiques, que reprennent à leur compte les écrivains de science-fiction dans leurs récits.

ÉTENDARD SANGLANT

photoshop-2845779_1280Ce n’est pas un hasard, si la science-fiction est apparue à la fin du XIXe siècle, à un moment où l’homme commençait à s’interroger sur les bouleversements engendrés par la révolution industrielle. Pour s’en convaincre, il suffit de lire ou relire l’oeuvre de H.G. Wells. La destruction en règle de Londres par ces affreux tripodes dans « La guerre des mondes » rappelle aux hommes de l’époque que les changements qui s’opèrent sous leurs yeux n’ont rien d’anodins. D’une certaine manière, l’écrivain de science-fiction est la voix de cette nature broyée par les hommes. Il ne dit pas qu’il est nécessaire de revenir en arrière. Il pose sur la table une liste de choix. Vous préférez investir dans le domaine de l’intelligence artificielle plutôt que dans celui de la communication entre les arbres, alors faites-le en pleine conscience. Voici les risques que je pressens. L’homme politique n’a aujourd’hui plus le temps d’anticiper (ce qui devrait pourtant être son objectif premier), pressé par les lobbies et le calendrier électoral. L’écrivain de science-fiction, par son imaginaire, permet d’affiner les analyses. Il ouvre le champ des possibles et freine les ardeurs déraisonnables.

Pierre Bordage nous le rappelle, « le développement vertigineux de la science s’accompagne d’une étreinte économique de plus en plus féroce qui ne laisse aucun espace pour la réflexion« . Autrement dit, la science-fiction, comme avec George Orwell ou Aldous Huxley, n’est pas qu’une réflexion abstraite sur le devenir du monde, elle est aussi symptôme d’un engagement politique. Les écrivains de science-fiction ont, plus que jamais, un rôle à jouer. Un rôle d’aiguillon. Rappeler aux hommes et à ceux qui les gouvernent que la nature, que nous peinions autrefois à maîtriser, agonise aujourd’hui sous nos yeux. Rappeler aussi que la démocratie est une idée fragile. Niée par les populistes ou des nécessités d’ordre sécuritaire, elle pourrait disparaître. À brève échéance.

UN MONSTRE À DEUX TÊTES

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La science-fiction, comme le suggère son nom composé, est une figure monstrueuse, un monstre à deux têtes, à l’image d’Orthos, le chien bicéphale de Géryon dans la mythologie grecque. Elle est à la fois fiction et science. Détruire l’un serait nier l’autre. Cet écrivain de fiction est irrémédiablement lié à ces bouts de réels, à ces morceaux de techniques qui l’inspirent, le nourrissent. Ainsi, dans « L’île mystérieuse » de Jules Verne, le capitaine Nemo ne peut faire autrement que couler avec son Nautilus qui n’est qu’une extension mécanique de lui-même. À l’intérieur de la trame imaginée par l’écrivain de science-fiction, le coeur des hommes et celui des machines battent à l’unisson. Sans Big Brother et son système de surveillance généralisé, point de monde dystopique pour George Orwell. Sans bébés génétiquement modifiés et soma, « Le meilleur des mondes » serait une société assez similaire à certaines sociétés actuelles. Sans Théorie de la relativité d’Einstein, point de voyage dans l’espace et le temps pour l’Ulysse Mérou de Pierre Boulle. Mais l’inverse est aussi vrai. Impossible de connaitre le nombre de vocations scientifiques nées de la lecture des romans de Jules Verne ou d’H.G. Wells.

Alors, pourquoi hésiterions-nous à les suivre jusqu’aux confins de notre galaxie ?

On craint trop souvent le côté irréel de la science-fiction. Mais l’auteur de SF utilise nécessairement des repères extraits de notre ici et maintenant, à l’image du petit poucet semant des cailloux pour retrouver son chemin. Nous-mêmes, lorsque nous partons en voyage, nous glissons dans notre valise un objet familier, quelque chose qui nous relie à notre foyer, notre intérieur, que nous ne quittons jamais tout à fait. Une équipe d’aventuriers interstellaires balancés loin dans l’espace et le temps, gardera au frais une bouteille de champagne ou un livre de cette bonne vieille Terre. D’ailleurs, pour un auteur de science-fiction il est plus aisé de décrire une planète inconnue, comme si nous en survolions chaque recoin à basse altitude, que de remplacer un objet usuel par quelque chose qui n’existerait pas encore.

LES LIVRES QUI DIVERTISSENT NE SONT PAS CEUX QUE L’ON CROIT

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Finalement, la science-fiction n’est rien d’autre qu’un biais, un point de vue décalé sur le monde, qui permet à l’écrivain de dire quelque chose de nous-mêmes. Ce propos, plongé dans le réel, n’aurait guère plus de portée qu’un édito du Figaro regrettant la dépendance des jeunes au téléphone portable. Je pourrais dire à ma fille de supprimer son compte Facebook. Ajouter que cela comporte un risque pour sa santé mentale. Sa liberté aussi. Je perdrais mon temps. Je peux par contre choisir de lui raconter une histoire qui lui montrera comment Mark Zuckerberg utilise les milliards de données personnelles postées quotidiennement sur son site, dans le but de créer un monstre qui sera demain capable d’anticiper la moindre de nos décisions. J’aurais probablement davantage de chance de l’intéresser.

Au travers de l’imaginaire, la science-fiction est un moyen élégant de remettre sur le devant de la scène les questions qui se posent à l’homme depuis qu’il se sait doué d’une conscience. Sommes-nous seuls dans l’univers ? Sommes-nous le produit d’un invraisemblable concours de circonstances ? Serons-nous, demain, toujours en capacité de distinguer l’homme de la machine ? Et si nous avions les pouvoirs d’un démiurge, nous fixerions-nous des limites ? La réalité, n’est-elle qu’une illusion ?

Et puis, si l’on veut encore pouvoir s’accrocher à quelques utopies, comme celles qui prévalurent au moment d’une révolution intervenue à la fin XVIIIe siècle, la science-fiction est (pré)disposée à nous aider. Elle incarne le genre narratif qui, s’il ne permet pas d’infléchir le cours des évènements, interpelle au moins certains hommes sur les dangers qui les guettent. Aujourd’hui, dans nos démocraties occidentales, nous avons encore le choix. Alors ne nous interdisons pas de lire ou relire « Cristal qui songe » de Théodore Sturgeon ou « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury. Les livres qui divertissent ne sont peut-être pas ceux que l’on croit.

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Finalement, la question ne devrait pas être, faut-il lire de la science-fiction ? Plutôt, pourquoi ne pas en lire ?

 

LA SCIENCE-FICTION ET VOUS

Pour affiner mon argumentation, j’ai lancé un questionnaire en ligne début janvier 2019. Il y avait 10 questions, j’ai obtenu 83 réponses. Les résultats sont consultables en cliquant sur le lien ci-dessous. Un échantillon de 83 personnes proportionnellement non représentatif de la population française, cela ne permet évidemment pas de dégager une tendance objective. Il ne s’agit donc que de la « photographie » d’un petit groupe de personnes. Des amis, mais pas que. Une sorte de micro-trottoir. D’ailleurs, concernant la pertinence des résultats d’un sondage, quant on se penche sur les deniers, réalisés en France avant les élections et payés à prix d’or, on comprend que tout ceci n’a qu’une importance très relative…

Questionnaire et résultats à retrouver ici

Analyse des résultats

  • Question 1 : En moyenne, combien de livres lisez-vous par an ?

Sur les 83 personnes, près de la moitié (48,19%) lisent au moins un livre par mois. D’après une étude du CNL de 2015, les français lisent en moyenne vingt livres par an (tous livres confondus, y compris de la BD), on est dans la moyenne ici, même légèrement en dessous.

  • Question 2 : Quel genre de livres lisez-vous  ? (citez-en au moins 3)

Les trois types (genres) de livres qui arrivent en tête sont respectivement le polar avec 60,98%, suivi de la science-fiction avec 60% et la BD avec 56%. Ce n’est pas étonnant de retrouver les romans policiers en tête, ça l’est davantage pour la SF. Ce qui tendrait, une fois encore, à relativiser la représentativité de mon échantillon. À noter que je demandais à ce que trois genres au moins soient cités. La littérature blanche, celle qui nous « fascine » tous (pour différentes raisons) n’arrive qu’en 5ème position avec 33%. Cet échantillon, sans que ce soit voulu, avait clairement une coloration « littérature de genre ».

  • Question 3 : Avez-vous déjà lu un livre de science-fiction ?

83% de mon échantillon avait déjà lu au moins un livre de SF (83% sur un échantillon de 83 personnes, il faudra que je me penche sur cette étrange coïncidence ;-)). Ce n’est pas surprenant puisque certains livres, comme « 1984 » de George Orwell ou « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury, sont parfois étudiés au Lycée. On peut noter que sur cet échantillon, quatorze personnes (17%) n’ont jamais eu l’occasion (soit parce qu’ils lisent peu ou privilégient un autre type de littérature) d’aborder la littérature de science-fiction.

  • Question 4 : Citez au moins 2 auteurs et 2 livres de SF qui vous ont marqué  ?

Première question ouverte qui proposait aux lecteurs de livres de SF de citer au moins deux auteurs et deux ouvrages de science-fiction. Cette question peut faire le lien avec l’article sur mes dix classiques de la SF. Certaines réponses furent étonnantes !

Les auteurs

L’auteur le plus cité, sans que cela soit très surprenant, est Isaac Asimov (23), suivi par Frank Herbert (21), George Orwell (18), Ray Bradbury (14) et Barjavel (11) le premier français. Petite surprise, Jules Verne n’est cité qu’une fois ! Peut-être que pour beaucoup il est davantage considéré comme un écrivain de livres d’aventure, que comme un auteur de science-fiction. Puis, en dehors du système scolaire ou d’études supérieures, beaucoup rechignent à lire les auteurs des siècles passées. Ce que je regrette, évidemment.

Philip K. Dick n’est cité que dix fois, alors que nombre de ses livres sont des classiques du genre maintes fois adaptés au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Planète hurlante, Minority Report, Paycheck, etc.). À noter également qu’Alain Damasio, auteur de science-fiction français contemporain, est cité à cinq reprises. Par contre, onze auteurs et ou livres classés dans l’univers de la fantasy, comme « Le seigneur des anneaux » de J.R.R Tolkien ou » Les Annales du Disque-monde » de Terry Pratchett, ont été cités alors que, malgré l’incontestable qualité littéraire de leurs oeuvres, ils n’ont pas écrits de livres de science-fiction. Comme certains libraires, nombre de lecteurs confondent la science-fiction avec le fantastique ou la fantasy. Pour autant, comme je le mentionnais plus haut, les frontières sont aujourd’hui poreuses et cette classification par genre n’est pas (plus) toujours (vraiment) pertinente. Je relève également que certains auteurs à la marge, comme Bernard Werber, H.P. Lovecraft ou encore Stephen King (qui a écrit des romans de SF) apparaissent à plusieurs reprises.

Des auteurs moins connus ou tombés en désuétude comme J.-H. Rosny aîné (« La Mort de la Terre », « Les Navigateurs de l’infini »), Ievgueni Zamiatine (« Nous autres ») ou encore Clifford D. Simak (« Demain les chiens ») ont été cités une fois. Enfin, et je le regrette, très peu de femmes si ce n’est la canadienne Margaret Atwood (2) que la récente adaptation en série de son roman « La Servante écarlate » a remis au goût du jour. Je pensais retrouver dans cette enquête des écrivaines comme Ursula K. Le Guin (« La Main gauche de la nuit ») même si elle-même refusait d’être rattachée à un genre particulier ou Joan D. Vinge (« Le Cycle de Tiamat ») citée qu’une seule fois.

Les livres

Forcément en lien avec les auteurs, le livre le plus cité est « Dune » de Frank Herbert (20), suivi de « 1984 » de George Orwell (18) et « Fondation » d’Isaac Asimov (16). Loin derrière, on retrouve « Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury (9) et « Le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley (8). Le premier livre français est « La Nuit des temps » de Barjavel (7). Pour certains auteurs, Asimov (« Cycle des robots » et « Cycle de Fondation ») ou Ray Bradbury (« Fahrenheit 451 » et « Chroniques martiennes »), plusieurs livres sont cités. Encore une fois, mon échantillon de par sa taille et sa nature n’est pas nécessairement représentatif, néanmoins, je ne m’attendais pas à retrouver en tête « Dune » et si loin des classiques comme « La planète des singes » ou « La guerre des mondes ».

  • Question 5 : Selon vous, la science-fiction a-t-elle sa place au sein du rayon littérature de votre librairie ? (Oui ou Non) Expliquez votre choix

Sans surprise, cette question a récoltée plus de 96% de oui ! Tout le monde (ou presque) souhaite voir les bouquins de science-fiction rangés avec les bouquins du rayon littérature (blanche) de sa librairie. J’ai beaucoup aimé cette justification (notamment la partie sur la littérature francophone) que je livre brute d’extraction :

« Je ne crois pas du tout à la distinction par genre en littérature….tout est littérature et d’ailleurs je réalise que j’ai mis Lovecraft en SF et ce n’en est pas du tout, vraisemblablement… Et en librairie j’ai horreur de ce cloisonnement, qui fait que je cherche en vain les bouquins, d’ailleurs les libraires aussi s’y perdent (il y a pire : la littérature « francophone » distinguée de la littérature des auteurs français…)« .

Il y a trois « récalcitrants » qui préfèrent que les livres soient classés par genre, car c’est plus simple pour les retrouver. Ce qui peut aussi se comprendre. D’ailleurs, cette idée du classement par genre se retrouve dans tous les domaines artistiques et parfois on frise le ridicule. Comme en musique, ou l’on trouve encore un peu partout des disques ou des CD classés dans la catégorie « Musiques du monde » (parfois, le terme n’est même pas traduit) ! Je ne saurais trop vous dire à quel point j’estime cette catégorie absurde. Presque révoltante, car révélatrice du sentiment autocentré de la majorité des occidentaux. Que y-aurait-t-il de plus commun entre la musique africaine, indienne, maorie ou brésilienne, qu’entre la chanson française et la Folk américaine ?

À l’inverse, quand il s’agit de musique occidentale, surtout anglo-saxonne, les genres pullulent, Rock, Metal, Pop, Jazz et j’en passe. Par contre, si vous êtes musicien (talentueux ou pas, peu importe) et que vous n’avez pas eu la chance de naître à Londres ou Memphis, vous serez rangé, éventuellement par ordre alphabétique, dans le petit rayon « Musique du monde » ! J’ai autant de plaisir à écouter Archive, qu’une interprétation du « Concerto pour piano n°2 » de Rachmaninov ou un morceau du dernier album de Ballaké Sissoko. Pire, mon meilleur souvenir de concert est une improbable rencontre entre Titi Robin et Faiz Ali Faiz au festival les Suds à Arles. En littérature, mon approche est similaire.

  • Question 6 : Pourriez-vous donner une définition des notions suivantes ?

Malicieusement, j’ai voulu connaître l’interprétation, de ce petit groupe d’amateurs de littérature, de quelques notions qui nourrissent aujourd’hui l’imaginaire de (presque) tous (les) auteurs de science-fiction : le transhumanisme, l’intelligence artificielle et la singularité.

Ces concepts sont assez bien connus, du moins les deux premiers. J’aurais dû apporter des précisions au sujet du troisième. Si la majorité des personnes interrogées donnent une définition correcte, certains mélangent des mots qui n’ont rien à voir, comme la confusion, poétique certes, entre transhumance et transhumanisme. Quelques uns, ignorent la signification de ces notions pourtant de plus en plus prégnantes dans nos vies.

Comme le disait Sun Tzu dans « L’Art de la Guerre », connais ton ennemi, « Si vous connaissez vos ennemis et que vous vous connaissez vous-même, mille batailles ne pourront venir à bout de vous. »

L’intelligence artificielle

Sans trop de surprise, l’intelligence artificielle est le concept qui a posé le moins de problèmes avec des définitions très justes comme « technique qui « fait » qu’une machine apprend toute seule » ou « mode de fonctionnement des machines dont le but est de mimer le raisonnement (les capacités) humain(es)« .

En tout, j’ai comptabilité 58 réponses correctes (plus ou moins) sur 75, soit 77%. Parmi toutes les réponses, il y en quelques unes qui m’ont interpellé comme « mise en oeuvre de techniques et procédés pour remplacer l’homme dans certaines taches« . Admettons, mais dans ce cas l’intelligence artificielle existe depuis bien longtemps ! Si je poursuis ce raisonnement, l’envoi d’un mail fait appel à l’intelligence artificielle, puisque la machine m’évite d’avoir à mettre une lettre dans une enveloppe, renseigner l’adresse et coller le timbre. Le mail remplace aussi le travail du postier. L’intelligence artificielle rend des services de ce genre, certes, mais elle s’évalue davantage sur la capacité des machines à apprendre par elle-mêmes, à résoudre des problèmes, trouver le chemin le plus court pour aller d’un point A à un point B, pour lesquels elles n’ont pas été programmées. Au sujet du chemin le plus court, j’aime assez flâner, perdre mon temps, allonger mon temps de parcours. Suis-je idiot ?

Le transhumanisme

53 réponses « correctes » sur 71, soit 74% ! C’est une surprise pour moi, car je craignais que beaucoup ignorent la définition de ce concept. Il y a donc eu beaucoup de réponses correctes comme « courant qui veut améliorer l’humain grâce aux technologies« . Et certains ont employé le terme « d’homme augmenté« , ce qui est très juste. D’autres ont seulement mentionné le transfert de nos consciences dans des machines. C’est effectivement un des objectifs du courant transhumaniste, mais ce n’est pas le but premier. Deux personnes ont parlé de science. Le transhumanisme est tout sauf une science ! Certes, la majorité de ceux qui gravitent autour de ce courant sont des scientifiques qui utilisent leurs compétences pour parvenir à leurs fins, mais il s’agit d’un mouvement, pas d’une science. Par contre, peu ont fait le lien entre la définition donnée, « améliorer l’humain grâce à la technologie » et le mouvement transhumaniste qui défend cette volonté d’associer (de fusionner) l’homme et la machine. C’est la dévotion des partisans de cette nouvelle « mythologie » aux machines et à la technologie qui inquiète (c’est un euphémisme). Surtout quand l’on sait qu’ils sont très influents et disposent de crédits toujours plus importants. À ce sujet, je vous renvoie à mon article sur « Le mythe de la singularité ».

La singularité

Bon, là, ce fut une catastrophe ! 9 réponses correctes, à des degrés divers, sur 64, soit 14%. Et je le prends pour moi, car je considère que j’aurais dû apporter quelques précisions. Néanmoins, le lien entre singularité et transhumanisme me semblait évident. L’un des plus éminents transhumanistes, Raymond Kurzweil, a créé une université en Californie : « L’université de la Singularité ». Alors oui, la singularité peut s’entendre de différentes façons et la première qui vient à l’esprit est le caractère unique d’une personne ou de quelque chose. C’est la définition qui fut donnée par presque tout le monde. Mais du point de vue des transhumanistes, il s’agit du moment, concept popularisé par Vernor Vinge dans ses romans (de la fiction à la science en quelque sorte), à partir duquel « l’intelligence » de la machine dépassera l’intelligence humaine et où la machine deviendra consciente d’elle-même, autonome. Initialement fixé à 2023, la date est sans cesse repoussée.

À noter que la singularité a également un sens en physique et en mathématique. Là encore, je vous renvoie à mon article sur le sujet. Il y a une réponse que j’ai beaucoup aimée « Moment historique où les IA seront plus intelligentes que les hommes, avec aussi une notion d’accélération de plus en plus rapide de leur apprentissage. Bref, on sera largué, sans savoir où cela va mener… » Je pense que si ce moment arrive, rien n’est sûr, alors nous seront effectivement largués ! En attendant, rien ne nous empêche de nous libérer (un peu) de l’emprise qu’exerce la technologie sur nos vies.

  • Question 7 : Pensez-vous lire au moins un livre de science-fiction dans les trois prochains mois ?

1/3 des personnes interrogées pensent lire un livre de SF dans les trois prochains mois. En tous les cas, si vous n’en avez jamais lu et que vous tombez sur mon blogue par hasard (ou pas d’ailleurs), j’espère que je vous aurai donné envie d’en lire un.

  • Questions 8 à 10

Mon échantillon était composé de 55% de femmes. De 65% de personnes de 40 ans et plus (seulement 6% de 15-25 ans), dont près de 90% actifs.